Vie et mort de la « banane »

En 1957, à l’angle de l’avenue Fourier et de la rue Henri Regnault, se trouvait jadis un terrain appartenant aux établissements Ternynck, occupé par des jardins ouvriers. L’Office HLM décide d’y construire un nouveau groupe d’habitations dont MM. Bourget et Lecroart seront les architectes. Cela donnera un ensemble de 22 appartements répartis en plusieurs niveaux, avec un éperon qui se dresse sur neuf étages, dont le rez-de-chaussée est bâti sur pilotis.

Le chantier en 1957 Photo NM

Le chantier en 1957 Photo NM

Le gros œuvre est terminé en mai 1957. La visite d’inauguration a lieu dans la foulée. Etaient présents les maires de Roubaix, Tourcoing, le député du Nord, le Président du CIL Albert Prouvost…L’époque est à la construction tant les besoins en logements sont importants. En effet, dans le même temps, on envisage de construire un collectif au Carihem, pour reloger les habitants de la rue Edouard Anseele. Les jardins ouvriers qui se trouvaient le long de la rue du Chemin neuf vont disparaître pour laisser place au groupe Racing du CIL. Et l’office HLM projette encore de construire sur un terrain bordé par les rues Montgolfier et Du Puy de Lôme. C’est une partie d’un grand projet qui concerne la plaine des Hauts Champs. Nous sommes en 1958 et tout ça va se mettre en chantier dans les deux années qui suivent.

L'inauguration et les officiels Photo NE

L’inauguration et les officiels Photo NE

Pour cet immeuble parfois appelé Ternynck, l’utilisation d’un terrain d’angle n’a pas facilité sa réalisation, mais les architectes en ont tiré parti en construisant un premier bâtiment de quatre étages à la façade légèrement incurvée, à laquelle il devra son surnom : la banane est née ! Derrière ce premier bâtiment se tient l’éperon de neuf étages.

L'immeuble terminé CP MédRx

L’immeuble terminé CP MédRx

En 1989 intervient une première réhabilitation. Mais dès 1996, on parle de démolition, après plusieurs projets d’aménagement. Trop coûteux… Puis on relève des problèmes d’insécurité en 1997, des projets avortés d’occupation des locaux du pied de l’immeuble…On arrive en 2003, la démolition est actée, il reste 84 familles à reloger.

Réhabilitation 1989 Photo NE

Réhabilitation 1989 Photo NE

Ce sera chose faite le 31 décembre 2004. Le 30 juin 2005, c’est le début de la démolition de la banane. Les anciens locataires ont été invités, manière de faire le deuil d’un immeuble qu’ils auront habité pour certains près de quarante ans ! En juillet 2005, on connaît déjà le projet de collège prévu d’ouvrir en 2007.

L'emplacement après démolition Extrait Google Maps

L’emplacement après démolition Extrait Google Maps

 

L’usine Ternynck

Photo coll particulière
Photo coll particulière

Cette usine est aussi vieille que le quartier : elle est construite en même temps que le Boulevard de Fourmies qui, partant de la place du travail, s’arrête d’abord à la place de l’Avenir, aujourd’hui place Spriet. On n’y trouve dans le Ravet-Anceau de 1898 que la filature Carlos Masurel, l’estaminet Dubron, et l’usine Ternynck.

Son propriétaire est Henry Ternynck, domicilié 50, rue de la Gare. Il dépose en 1896 une demande de permis de construire. Son Architecte est d’abord M. Lietard, puis Marcel Forest à partir de 1912.Les plans déposés montrent que les bâtiments comprennent, une partie tissage (à gauche lorsqu’on regarde l’usine depuis le boulevard), et une partie filature sur quatre niveaux à droite. L’entrée du Tissage se fait depuis le boulevard, par une grand porte flanquée par la maison du concierge. Elle ouvre sur une cour centrale où se trouve un bâtiment plus petit qui abrite les bureaux.

L'entrée Bd de Fourmies. Doc. archives départementales
L’entrée Bd de Fourmies. Doc. archives départementales

On entre dans la filature par la rue David Dangers ; là se trouve aussi une maison de concierge. Par derrière, le bâtiment de la chaudière. Celle-ci fournit l’énergie nécessaire à une machine à vapeur actionnant les métiers par l’intermédiaire d’arbres et de courroies de transmission. La chaudière est alimentée en eau par un réservoir qui se trouve dans la cour près du mur de la rue David Dangers.

Doc. archives départementales

Doc. archives départementales

En 1929 on ajoute d’un étage au bâtiment des bureaux (bâtiment central). Mais une demande d’extension jusqu’en bordure de la rue Linné est refusé pour cause de l’élargissement et du déplacement prévu du chemin qui deviendra ensuite la rue Charles Fourrier. Dans les années 1942-1943 on assiste à des travaux d’aménagements internes. Les compte-rendus des délibérations municipales de 1951 nous apprennent que la ville, pour aménager le carrefour formé par les rues Charles Fourrier, Horace Vernet, Henri Regnault, et avenue Gustave Delory, demandent à la société Ternynck la cession de 271 m2 de terrains lui appartenant. Sur ce terrain se trouvaient des jardins ouvriers.

Photo IGN 1950

Photo IGN 1950

La société Damart remplace peu après l’ancienne entreprise dans ses locaux. Comment ce transfert s’est-il déroulé ? Quelqu’un sait-il ce que sont devenus les employés de la filature et du tissage : ont-ils été embauchés par Damart ? A vos commentaires !

Des usines et des jardins

La Fédération des jardins ouvriers municipaux n’était pas la seule à mettre des terrains cultivables à la disposition des habitants du Nouveau Roubaix. Il existait plusieurs œuvres, fédérations, associations ou entreprises qui auraient pu offrir ce service. Les cartes de l’époque montrent dans le quartier du Nouveau Roubaix une proportion très importante de jardins  qui, pour une bonne part, dépendaient d’autres organismes que la fédération municipale.

AutresJardins

Carte IGN 1939

On sait, par exemple, que les chefs d’entreprise étaient nombreux à confier les terrains inutilisés qu’ils possédaient autour des emprises de leurs usines à certains de leurs ouvriers pour qu’ils les cultivent. C’est assurément le cas pour l’usine Ternynck, devenue ensuite Damart. Ces jardins figurent sur les plans de masse de l’usine dans les années 20 ; ils allaient jusqu’au coin des rues Charles Fourrier, Henri Regnault et avenue Gustave Delory. Ils s’étendaient également devant l’usine, le long du boulevard de Fourmies, jusqu’à la rue Charles Fourrier, sur ce qui est aujourd’hui le parking de la société Okaïdi. On peut penser qu’ils ont été supprimés lors de la cession de l’usine à l’entreprise Damart. Sans doute certaines autres usines du quartier proposaient-elles des parcelles à cultiver. La teinturerie Burel, par exemple, possédait des terrains entre le boulevard de Fourmies et la rue Mignard. Peut-être ces terrains ont-ils été cultivés avant d’être vendus à la société Ferret Savinel ?

JardinsSpriet

Au premier plan à droite, les jardins de la place Spriet, Photo Coll. personnelle – années 50

Enfin, après démembrement de la ferme de la Haye, démolie dans les années 50,  les terrains qui dépendaient de cette ferme ont été transformés en jardins. En particulier, on en trouvait le long de la rue Charles Fourrier, à l’emplacement actuel de l’hôtel des impôts. Il y en avait aussi au bord du boulevard de Fourmies, à l’emplacement du centre sanitaire et social et de la mairie de quartier. Ces derniers jardins ont été supprimés à la fin des années 60 : une photo de la Voix du Nord de 1960 montre les terrains de la rue Charles Fourrier partiellement bâtis, et l’espace resté libre nivelé en prévision de l’installation du marché. Une autre photo de Nord Éclair de 1959 montre le terrain au bord de la place Spriet encore libre de construction, mais abandonné et livré à la végétation. Le centre médico-social sera bâti sur cette zone peu après.

Des témoins affirment qu’il en existait d’autres le long de la rue du chemin neuf. On pense les apercevoir en haut à gauche de la photo couleur entre le groupe scolaire Jules Guesde et le tissage Léon Frasez (aujourd’hui Intermarché).

Par ailleurs, les terrains situés de l’autre côté de l’avenue Motte (contour des petites haies) faisaient toujours partie des emprises SNCF après suppression des installations de la gare de débord. On sait que souvent les abords des voies étaient utilisés comme jardins pour les cheminots. Peut-être trouvait-on également des jardins sur ces terrains le long de l’avenue Motte ? La carte semble le montrer…

De nombreuses questions subsistent au sujet de la position et de l’étendue de ces terrains et jardins, et elles en amènent d’autres : de quels organismes dépendaient-ils ? Comment étaient-ils gérés ? Comment fonctionnaient-ils ? Y en avait-il d’autres, et à quels endroits ? Appel est lancé à la mémoire des anciens jardiniers ou habitants du quartier , qu’ils témoignent, et partagent leurs souvenirs !