Les autres estaminets de la Fraternité

Nous avons vu, dans un article précédent, que six cafetiers pétitionnaires situés près de la place de la Fraternité demandaient en 1908 des envols de ballons depuis cette place. Poussés par la curiosité, nous avons recherché les détails sur les trois premiers de ces signataires. Voyons maintenant ce que nous avons pu découvrir à propos des autres.

Louis Lemaire, le pétitionnaire venant en quatrième position dans la liste, est déjà propriétaire du n°395 en 1907, alors que les champs bordent son immeuble, bien que ne figurant pas encore dans le Ravet-Anceau. Des carte postales nous montrent la façade arborant fièrement entre les fenêtres du premier une magnifique moitié de muid. Le commerce est à l’enseigne de la distillerie roubaisienne.

Le commerce prendra le n°371 à partir de 1913 après remise à jour de la numérotation. Cette même année, l’estaminet passe dans les mains de Laurent-Barenne. L’année suivante, il est dirigé par A. Leroy, puis, en 1922 par G. Fiévet-Dupire, en 1924-25 par Raymond Baisier. On trouve ensuite derrière le comptoir en 1930 L.Namur, de 1935 à 1939 E. Vandemaele.

Le 371 à l’époque de Raymond Baisier

La photo suivante nous présente trois estaminets voisins avant la première guerre : ce sont ceux de Laurent-Barenne avec le demi-tonneau au 371, de M. Vanderplanken au 373-375 et de D. Carlier au 377.

Après la guerre, le commerce change de destination : F. Vanderdonckt y vend des cycles en 1953 et 1955, puis on y trouve un lavoir, dont la première vivandière est en 1958 Mme Orzechowski dont l’activité se poursuivra après 1973. En 1984 l’immeuble abrite finalement le Crédit Mutuel qu’on retrouve encore aujourd’hui. La forme des fenêtres a changé et le tonneau a disparu.

Photo Jpm

Désiré Carlier tient son commerce au 458, au coin même de la rue Cordonnier. L’immeuble a déjà plus de vingt ans car on y trouve en 1886 L. Desmettre, un maréchal ferrant. Ça devient un estaminet à partir de 1891, sans que nom de l’exploitant figure au Ravet-Anceau, alors que L.Desmettre, le maréchal, est allé s’installer un peu plus loin, au 506. Le débit de boissons est repris en 1897 par R. Vanhaezebrouck, puis, en 1899 par la veuve Fourcy. Vient ensuite en 1903 V. Desmettre, puis en 1908 Désiré Carlier, qui va s’installer ensuite au 377. Le commerce devient une épicerie peut-être également un débit de boissons) avec, en 1913, J. Herreng, un autre des signataires, précédemment situé à côté, au 460.

Après la première guerre, c’est une habitation. Elle le restera jusqu’à la fin des années 50. En 1963 vient s’installer dans le quartier la caisse d’épargne. Celle-ci fait démolir la maison pour y construire ses nouveaux locaux.

Photo du haut : Nord Matin

La photo suivante montre que la façade a été modifiée ultérieurement : le nombre de fenêtres est différent et le revêtement a été refait avec des briques de parement. Ces modifications datent sans doute du moment des travaux d’extension qui signent la fin du 460. Cette nouvelle façade est celle qu’on peut encore voir aujourd’hui.

En 1913, Désiré Carlier, venant comme nous l’avons vu du numéro 458, vient s’installer au 377 pour y reprendre l’estaminet tenu alors par F. Delfosse. L’emplacement est bien situé au coin de la place et de l’avenue Julien Lagache, en plein sur le trajet de ceux qui, descendant du tramway, se rendent à l’hôpital. Ce monsieur Delfosse était déjà cabaretier en 1908, mais ne figure pas dans la liste des signataires de la pétition. Le bâtiment date du début des années 1900 ; il a été construit sur un terrain qui appartenait en 1897 à Alphonse Dubar.

En 1914 l’établissement devient débit de tabacs. Monsieur Carlier décède et on retrouve sa veuve à la tête du café en 1924. Elle l’exploite jusque dans la première moitié des années 30. En 1935, et jusqu’en 1939 le tabac est au nom de G. Buyssens. Puis, après la guerre , c’est sa veuve qui en prend la direction.

L’établissement après la deuxième guerre

Elle cède le commerce en 1962 à H. Vankeunebroucke. Les propriétaires se succèdent : ce dernier est remplacé en 1968 par P. Bonvin et, en 1973, par Mme Billon-Brutin. Aujourd’hui, le café-tabacs arbore désormais l’enseigne du Renouveau, est sous la férule de Bhiri Adel.

Photo Jpm

Le dernier des signataires, Demoucron habite déjà au numéro 397 en 1907. Le Ravet-Anceau de 1908 indique Demoucron-Baudart, estaminet. Les bizarreries de la numérotation font que, au fil des années, on retrouvera ce commerce sous les numéros 373, puis 373-375 après la première guerre, puis de nouveau 373, alors que le 375 a disparu dans la rue, puisque que le numéro suivant est le 377, placé au coin. L’établissement présente une façade relativement large avec trois fenêtres, dont une aveugle, au premier étage. Les photos d’époque nous montrent que les vitrines indiquent « Epicerie-Buvette » aux chalands.

En 1913 donc, c’est un estaminet. M.Vanderplanken son débitant, devient boucher en 1922 et le reste jusqu’au début des années 30. En 1935 le commerce redevient un café, tenu par Ernest Chuin jusqu’à la guerre. Ensuite, le café ferme remplacé en 1953 par la pâtisserie Gérard, gérée par G. Boussemart, puis M. Halland en 1955, qui la rebaptise Pâtisserie de la Fraternité en 1968. Il poursuivra son commerce jusqu’en 1988. C’est, aujourd’hui encore, une boulangerie.

Photo Jpm

On peut remarquer que, à l’instar des mousquetaires, les six estaminets deviennent en fait sept, à la suite des déplacements de certains de nos signataires et que seuls les deux du coin de l’avenue Lagache sont restés des cafés jusqu’à nos jours. On remarque également que les carrières de cafetier autour de la place sont brèves : aucun des pétitionnaires ne poursuivra sa carrière au delà de la guerre. Ont-ils eu le temps de faire fructifier leurs affaires grâce aux lâchers de ballon qui ont ensuite pris place sur la place de la Fraternité ?

Photo collection B.Thiebaut

Les documents proviennent de la médiathèque de Roubaix et des archives municipales.

Le Broutteux

C’est un café brasserie que tous les roubaisiens connaissent, à l’angle de la place de la Liberté et du Boulevard du général Leclerc.

Le Broutteux aujourd'hui Photo Site Le Broutteux

Le Broutteux aujourd’hui Photo Site Le Broutteux

Le broutteux est à l’origine un ouvrier tisserand qui fabrique à domicile des pièces de tissu sur son otil (métier à tisser). Il les livre ensuite aux manufactures du bourg roubaisien, au moyen d’une brouette, d’où son surnom. Le Broutteux est en quelque sorte le premier artisan producteur de tissu, bien avant qu’on ne parle des grandes usines monstres roubaisiennes.

Le café « Le Broutteux » a été créé en 1882 par Ph. Eyames. Cet estaminet convivial accueillait les ouvriers à la sortie des usines textiles toutes proches (Motte Bossut au Boulevard Gambetta ainsi que celles de la rue des Longues Haies). Les familles y venaient également consommer, lors de leurs emplettes dans le centre ville.

Façade du Broutteux ( côté place de la Liberté ) vers 1910

Façade du Broutteux ( côté place de la Liberté ) vers 1910 Coll Part

En 1908 le propriétaire Ed. Verhaeghe agrandit son café et y installe une scène pour accueillir des orchestres.

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C’est la fête au Broutteux tous les samedis, dimanches et jours fériés. L’établissement devient alors un « Café Concert » Dans les années 1920, le propriétaire Victor Mulliez propose une animation différente chaque semaine, centrée autour d’un orchestre attitré, et d’un voisin, Jean Poulin, travesti en Charlot.par ailleurs commerçant du quartier.

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A la même époque, un espace est réservé dans le café à Henri Telliez, fabricant et réparateur de briquets, qui contribue à l’animation du commerce. Les affaires continuent à prospérer. Raoul Wattez rachète le commerce au début des années 1930 et poursuit la double activité qui a fait son succès ; café-concert le week end, et brasserie des familles en semaine. C’est, de tous, le propriétaire qui est resté le plus longtemps dans les lieux.

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Toujours soucieux d’animer son établissement, le Broutteux autorisait Georges et Denise Luthanie,  qui avaient un commerce de jouets Grande rue en 1951, à vendre quelques articles devant la façade du café, sur des panneaux pliants qu’ils transportaient sur une baladeuse.

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Au début des années 1970, crise oblige, le commerce tombe en décrépitude. Un homme d’affaires lillois, M. Clibouw, reprend le café, qui a perdu beaucoup de sa valeur, en 1975. Il va y effectuer des gros travaux de transformation pour redorer le blason de cette enseigne centenaire.

Le Broutteux au début des années 1970

Le Broutteux au début des années 1970

Le nouveau propriétaire va racheter un petit local situé juste à côté, au 65 Boulevard Gambetta pour l’agrandissement. Il va supprimer les fenêtres extérieures, pour les remplacer par des grandes baies vitrées, aménager le premier étage en salle accueillante de restauration de 120 places, avec des grandes fenêtres pour donner de la lumière à l’établissement. Le tout surmonté d’un bardage représentant un homme poussant une brouette. Les travaux d’aménagement seront réalisés par l’entreprise JC. Watterlot, de Lille.

Les travaux - Photo Lucien Delvarre

Les travaux – Photo Lucien Delvarre

Après deux ans de fermeture pour travaux, le Broutteux ouvre enfin en 1978 et va redémarrer superbement. De plus il profitera de la transformation du quartier en secteur piétonnier. Du choix, des prix . . . Plus de 30 bières pression ! La bouteille de champagne à 45,00 Frs, l’assiette anglaise à 10,00 Frs, des croques, des crèmes glacées . . . et l’animation musicale de fin de semaine est maintenue. Autre attrait du Broutteux, ses horaires d’ouverture : de 9h du matin à 1h du matin et jusque 2h du matin le week-end.

à gauche : Nord Eclair 1978, à droite, coll. particulière

à gauche : Nord Eclair 1978, à droite, coll. particulière

En 1984 Serge Fauvel, un ancien salarié du Broutteux depuis 1982, rachète le commerce et continue l’activité qui reste florissante. En 1997, il achète un petit local juste à côté, au 32 place de la Liberté, alors occupé par un dépositaire des laines « Berger du Nord » puis par une viennoiserie, et agrandit encore l’établissement. Cette petite surface de vente supplémentaire permettra, au rez de chaussée, de moderniser la cuisine et d’y vendre des pizzas et à l’étage d’agrandir encore la salle de restaurant. Le Broutteux accueille toujours ses clients dans une ambiance conviviale, et propose une cuisine traditionnelle avec des plats régionaux.

Photos du site « Le Broutteux » et collection particulière

Photos du site « Le Broutteux » et collection particulière

Avec près de 140 ans d’existence, le Broutteux s’affirme sans conteste comme l’un des grands cafés du centre de Roubaix. Et ce n’est pas terminé : Serge Fauvel laisse entendre qu’il pourrait bien encore agrandir son établissement en faisant l’acquisition d’un petit local Boulevard Leclerc, juste à côté, qui était il y a quelques années le « Palais de la Fortune » tenu par JL. Verhaeghe, et surtout des projets d’agencement magnifiques et importants pour l’intérieur de son café brasserie, en s’inspirant de ce qu’il a réalisé dans son autre établissement, « l’impératrice Eugénie ».

 

Les documents proviennent de la médiathèque de Roubaix et des archives municipales

 

 

La Tonne d’Or

En 1899 s’installe au 2 de la rue de Lannoy, au coin du boulevard Gambetta, la famille Herchuez-Thesse pour reprendre un estaminet tenu jusque là par M. Coucke et, avant lui, par M. Hamelin, puis par sa veuve. Emile Gustave Herchuez, né à roubaix en 1870, a épousé le 31 Aout 1895 Marie Florentine Thesse. Il est, au moment de son mariage, employé de mairie.

Deux ans plus tard, en 1901, Emile Joseph Delespierre épouse à 34 ans Sophie Clara Thesse, sœur aînée de Marie Florentine. Le couple reprend à partir de 1903 et jusqu’en 1935 ce café qui arbore fièrement l’enseigne de la Tonne d’Or. Emile Joseph Delespierre était veuf de Marie Angèle Dancoisne qu’il avait épousée en 1891, dont il a eu quatre enfants, dont un mort en bas âge.

La Tonne d'or dans les années 20.

La Tonne d’or dans les années 20.

Suzanne Delespierre, fille d’ Edouard Joseph Delespierre, le frère d’Émile, reprendra ensuite le café avant la guerre avec son mari, Robert Teintenier. Celui-ci, devenu président de la GBM et investi dans le groupement corporatif des brasseurs du Nord, laisse à son tour le café à sa sœur Émilienne qui va l’exploiter avec son mari Émile Henri Vandestocke. Mais Monsieur et Mme Vandestocke-Teintenier sont touchés par l’expropriation des riverains de la rue de Lannoy au moment de l’opération Edouard Anseele, et le café est démoli en 1965, bientôt suivi par les immeubles environnants.

Photo La Voix du Nord

Photo La Voix du Nord

Il faut transférer l’établissement à une autre adresse. Selon Nord Matin, le couple choisit de rester dans cette rue qu’ils aiment pour conserver leur clientèle et vont s’installer au 119, à l’angle de la place Ste Elisabeth. Ils y reprennent un autre débit de boissons aussi ancien que celui qu’ils quittent, puisqu’il figure à cette adresse depuis les années 1880. Son tenancier est alors Robert Dubolpaire. On réaménage le café, et on inaugure les nouveaux locaux au mois de juin 1965 sous la présidence de Victor Provo et en présence de nombreuses personnalités. Nord Matin, relatant cette inauguration, décrit la nouvelle Tonne d’Or comme un « véritable chef-d’oeuvre de bon goût et de lumière », et détaille son cadre agréable, son ambiance de gaieté, et son mobilier fonctionnel et sobre.

Photos Nord Matin

Photos Nord Matin

Le café continue donc sa carrière à cette nouvelle adresse. En 1973 il accueille le Pari Mutuel Urbain et les propriétaires se lancent dans la restauration à partir de 1984. Emile Henri Vandestocke décède en avril 1987, Emilienne l’année suivante. Le Ravet Anceau de 1988 fait état d’un café-Brasserie.

Aujourd’hui, le 119 rue de Lannoy n’abrite plus de commerce et semble un peu abandonné …

Photo Nord Eclair

Photo Nord Eclair

Les documents proviennent des archives municipales et de la médiathèque de Roubaix