La rue des Trois Ponts, 120 mètres de vieux Roubaix

Situé au point de rencontre du chemin vicinal numéro 9 d’Hem à Wattrelos (futures rues de Charleroi et d’Anzin), des chemins vicinaux numéro 10 du pont du Galon d’eau au chemin n°9 (future rue Beaumarchais) et numéro 15 de Roubaix à Leers (future rue de Tournai) ainsi que du chemin de Courcelles, du chemin de Lannoy aux trois Ponts (future rue Victor Hugo), le hameau des trois Ponts est un lieu de transit très fréquenté. Le point de passage obligé entre tous ces chemins, bordé d’une extrémité à l’autre par un ruisseau, le riez des trois Ponts, prendra le nom de rue des Trois Ponts en 1893, bien qu’on trouve déjà mention de ce nom dans un acte notarié de 1888.

Le hameau après la révolution

Le hameau après la révolution

L’importance de la circulation nécessite des aménagements et les riverains ne manquent pas de pétitionner pour obtenir le pavage et l’élargissement du chemin, quitte à abandonner gratuitement à la ville le terrain nécessaire. La ville complète en 1867 le projet par des aqueducs traversant les chemins près du carrefour de la ferme Lebrun pour renvoyer les eaux du riez sur le côté droit du chemin et lui faire traverser le chemin n°15 à l’autre extrémité. Jules Desplanques, entrepreneur, s’engage à réaliser les aqueducs.

Projet de 1867

Projet de 1867

Une autre pétition de 1876 réclament l’installation de quelques lanternes à huile pour assurer l’éclairage du hameau. Mais un problème récurrent apparaît, celui de l’évacuation des eaux pour cette partie basse de Roubaix. En 1879, pour faire face aux nombreuses inondations qui se produisent dans le village, l’ingénieur en chef des ponts et chaussées préconise la construction d’un aqueduc central sous la chaussée, permettant la suppression du fossé latéral, qui rétrécit la rue et est qualifié de dangereux et d’insalubre. Mais on continue à élargir la rue, parfois au détriment des bâtiments existant antérieurement, comme la ferme Lebrun, frappée d’alignement en 1900.

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Cette rue semble très commerçante. On y trouve, selon le Ravet Anceau de 1895, outre la ferme Lebrun au n°2, et les fermes Delannoy, Desprez, Loridan, et Tiers, non numérotées, au 1 l’estaminet des trois Ponts, seule construction côté gauche, au 10 un marchand de chaussures, au 12, un commerce de fruits et légumes, un épicier au 18, un charcutier au 26, et un autre estaminet A l’av(enir?) des Trois Ponts. A partir de 1925, deux autres maisons s’installent au 3 et au 5 du côté impair, puis une troisième au 9 en 1930. Des jardins s’étendent sur le reste de la rue du côté gauche. Au 3 s’ouvrira une crèmerie en 1935.

Le Journal de Roubaix fait état, dans une édition de 1931 d’une importante inondation due au vieux riez, insuffisamment profond entre la rue des trois ponts et l’Espierre pour évacuer les pluies importantes cette année là. Toutes les maisons sont envahies par l’eau et la ferme Lebrun est ravagée.

La rue n’évoluera plus durant de nombreuses années, et une photo aérienne de 1953 nous la montre inchangée. Pourtant, les années 60 voient la naissance d’un vaste projet d’urbanisation du quartier qui va rapidement se transformer de fond en comble.

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On voit que dès 1962 les bâtiments « techniques » de la ferme Lebrun disparaissent. Seul demeure celui constituant l’habitation. Puis, en 1965 ont disparu les maisons du côté impair, et une propriété côté droit. L’année suivant, c’est presque l’ensemble des constructions qui ont disparu. Cinq ans plus tard, des immeubles neufs ont pris la place des anciennes maisons de cette rue, rayée de la voirie Roubaisienne.

 Les documents proviennent des archives municipales

Travaux au Carihem

 Maquette du lotissement publiée dans Nord Éclair

 Ce petit quartier à l’époque peu habité, et fréquenté par les habitués du stand de tir, va être concerné au début de février 1961 par une importante opération d’urbanisme. En effet, c’est un chantier de 220 logements qui va s’ouvrir bientôt, sur les plans des architectes Bernard Beslin et Marcel Spender pour le compte de l’office HLM. Le chantier est délimité par les rues du stand de tir (1) du Carihem (2) et Boucicaut (3). Les bâtiments qui seront constitués d’appartements de type studio, F1, F2 et F3, sont destinés à accueillir les « évacués » de l’ilot Edouard Anseele, et ceux du quartier des 3 Ponts, dont les « 300 maisons vétustes » vont être bientôt démolies.

La première tranche de travaux au Carihem photo Nord Éclair

Une première tranche des travaux doit être terminée pour le printemps 1962 et le reste pour la fin de la même année. Il est également question d’aménager le passage à niveau dit des 3 Ponts en fonction des nouvelles conditions de vie et de circulation du quartier du Carihem.

Une rue plutôt industrielle

Dans les premières années d’existence de la rue Victor Hugo, les maisons d’habitation sont clairsemées. C’est ainsi qu’en 1903 ne figurent que cinq immeubles dans le Ravet Anceau. Les constructions se mettent en place progressivement, et il faut attendre le début des années 20 pour que les maisons se multiplient vraiment. Par contre, tout au long des années 30, la zone entre la rue Pierre de Roubaix et la rue de Nancy, du côté des numéros impairs, est occupée par les jardins ouvriers de la société des jardins populaires. Ceux-ci disparaissent après la guerre. Les habitants de la rue sont en majorité des ouvriers ou des employés, mais on y rencontre également les demeures d’industriels dont l’usine est installée dans la rue , et notamment l’habitation de M. Craye au n°88, et celle de la famille Stubbe au n°185 . On trouve également après guerre au n°176, à côté de l’entreprise Jacob, M. Loridant-Lefebvre, agriculteur, exploitant la ferme de la rue de Charleroi qui se trouve juste derrière. On y accède depuis la rue par un sentier.

Les domiciles de MM. Stubbe et Craye. Plan archives municipales, photos coll. particulière

Les commerces sont peu nombreux, même avant la deuxième guerre : on peut parler d’une rue peu commerçante. Dans les premières années, s’installent un boucher au n°3 en 1903, remplacé par un estaminet de 1912 qu’on retrouve jusqu’au début de la deuxième guerre, et, au n°95 un distributeur de bières en bouteilles remplacé par l’épicerie Castelain en 1912. Celle-ci restera ouverte jusqu’après la deuxième guerre et prendra le n°205 lors de la renumérotation de 1928. S’ouvrent également un estaminet au n°97, un marchand de vins au n°2, une épicerie au n°6, et un estaminet au n°78. Au début des années 30, on note l’apparition de deux estaminets au 171 et 173, d’une parfumerie au 175 et d’une mercerie au 150-152. La plupart de ces commerces disparaissent assez vite, si bien qu’en 1959, on n’en trouve plus que deux, une alimentation générale au 215, et l’épicerie Castelain, à qui revient la palme de la longévité.

Plus récemment, s’installe au 4-6 un confiseur en 74, et la boulangerie située au coin de la rue de Lannoy, la pâtisserie Planquaert. « Les craquelins y sont les meilleurs de la région » nous confie Gillette.

Photo coll. particulière

De nombreuses entreprises se sont installées dans la rue Victor Hugo. Dès 1913, la société Jacob et fils dépose une demande pour construire une retorderie, à l’angle de la rue de Charleroi. L’usine est agrandie en 1923, puis en 1933 se voit dotée d’un dispositif réfrigérant. Elle ne cesse son activité que dans la milieu des années 70.

La retorderie Jacob et fils – archives municipales

Au n°25 s’installe dès les années 30 l’entreprise Sani tapis, propriété de Pierre Motte. On la retrouve à la même adresse jusqu’en 1965. En 1923, les bâtiments, construits d’origine en retrait, sont prolongés jusqu’à l’alignement de la rue. A côté, au 27 à l’emplacement des jardins, s’installe en 1932 à 1970 la société Taffin et Cie, apprêteurs, puis tissus en 1953. Très tôt également s’implante au n°91, l’entreprise  Stubbe et Cie, teinturerie sur matières textiles. Elle exercera ses activités jusqu’à la fin des années 5,0 sur deux sites (une annexe au 163 et l’entreprise principale aux numéros 185 à 201). Au n°66, on trouve la société Israël Craye et fils, qui fabrique des tissus pour ameublement de 1931 à 1974. Monsieur Craye reçoit en 1914 l’autorisation de compléter les bâtiments de son usine. Comme il ne peut pas donner suite à cause de la guerre, il lui faut redemander une nouvelle autorisation en 1922.

L’entreprise Craye – photo collection particulière.

Dans le milieu des années 50,  s’installe au n°10 un rechapeur de pneus, A.Prevost. Sa veuve ouvre ensuite de l’autre côté de la rue, au 29, la maison du pneu spécialisée dans le rechapage. « Tous les possesseurs de camions connaissaient. C’était un spécialiste des pneus Michelin, un agent quasi exclusif » témoigne Jean-Louis.

Documents archives municipales

D’autres entreprises, plus éphémères, s’implantent également dans la rue : au 71 apparaît en 61 l’ « usine de la Lys », fabrique de non tissés ; au 75 s’installe l’imprimerie Descamps en 70 ; au 77bis s’implante en 1924 une fabrique de pianos. En 1961, un fabricant de brosses remplace l’annexe Stubbe au 163. Il est lui-même remplacé en 1970 par l’entreprise Sell service, fournitures pour horticulteurs. Au 185, l’usine Stubbe est reprise en 1974 par la SARL DIMA,  une société de chromage.

Au total, la rue semble avoir conservé tout au long de son existence un manque d’unité, dû à la cohabitation de nombreuses usines et d’alignements d’habitations abritant une population majoritairement étrangère à ces entreprises.

 

Victor Hugo aux trois Ponts

Dans la deuxième partie du 19ème siècle, les communications entre le centre de Roubaix et la partie Sud-Est de la commune n’étaient pas très faciles : après avoir emprunté la rue de Lannoy, il fallait suivre des sentiers plus ou moins carrossables, boueux la plupart du temps. On ouvre en 1886 le boulevard de Mulhouse reliant la rue de Lannoy et la nouvelle gare de Roubaix-Wattrelos, mais le hameau des trois ponts reste mal desservi et le besoin d’ouvrir une autre voie de communication se fait sentir.

Plan cadastral de 1884 – archives municipales

En1889 des propriétaires (Mme veuve Bossut Delaoutre et M. Lievin Her) offrent à la ville le terrain nécessaire pour établir une route de 15 mètres de large allant de la rue de Lannoy à la place des trois Ponts, et une autre, de 12 mètres reliant la précédente au boulevard de Mulhouse.

Ils offrent également la possibilité de prolonger la rue Pierre de Roubaix jusqu’à la future rue sur l’emplacement de l’ancien chemin de Lannoy devenu rue de Maufait.

Après délibération, une demande de déclaration d’utilité publique en vue de la rectification du sentier de Courcelles (ou sentier de la ferme de Courcelles) est déposée au ministère. On donnera à la nouvelle voie le nom de Victor Hugo qui vient de mourir. Le projet prend forme : Cette nouvelle rue, tracée en ligne droite, sera revêtue de scories. L’aqueduc central creusé sous la rue se raccordera à celui de la rue des trois-Ponts, dans lequel se jette déjà le ruisseau des trois-Ponts.

Documents archives municipales

Une adjudication est lancée ; l’entreprise Desplanques est déclaré adjudicataire. Elle réalise les travaux de construction et la réception définitive est faite en 1895. Quelques années plus tard, en 1909, on décide de paver la chaussée sur une largeur de 8 mètres. Une première adjudication échoue, et c’est finalement Jules Waquier et Mme veuve Baudouin sont retenus pour réaliser conjointement le pavage. La réception des travaux a lieu en 1912.

Document archives municipales

L’essor de la ville est tel à cette époque que les constructions ne tardent pas à apparaître. Usines, commerces, et maisons particulières vont très vite s’élever le long de la nouvelle rue…

 

 

 

L’avenue et ses arbres

fraterniteL’avenue Julien Lagache à ses débuts CP Médiathèque de Roubaix

Janvier 1971, la communauté urbaine décide d’aménager l’avenue Julien Lagache, qui reliera désormais le quartier des Trois Ponts à la place de la Fraternité. Cette opération de voirie soulève des protestations, car on commence par abattre les arbres qui bordent l’avenue, qualifiés par la presse de vénérables sycomores, c’est dire leur âge et leur taille. L’abattage durant plusieurs jours, un matin, les bûcherons ont la surprise de trouver des affiches apposées sur les arbres libellées comme suit : arbre destiné au domaine du monument historique. Après vérification auprès des services de la communauté urbaine, il s’agit d’un canular qui a retardé l’échéance de quelques heures. Les arbres ont donc été abattus. Cet acte écologiste inédit dénonce la destruction d’arbres qui aident la ville à respirer et ajoutent beaucoup au charme de la vie urbaine. Un inventaire des implantations d’arbres est alors effectué, et l’on constate que vingt boulevards, sept avenues, huit places et quinze rues sont plantés d’environ 1.500 arbres ! Ce qui entraîne le vœu d’un conseil municipal : si l’on peut admettre parfois la nécessité absolue d’abattre des arbres lors de la réfection d’une rue, il devrait être admis et rendu obligatoire par décision du nouveau ministre de l’Environnement, que pour chaque arbre abattu un nouvel arbre soit planté. Du pain sur la planche pour Robert Poujade, chargé du nouveau ministère de la Protection de la nature et de l’environnement, créé en janvier 1971 par Jacques Chaban-Delmas !

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L’avenue Julien Lagache en 1971 Photo Nord Éclair

Concernant l’avenue Julien Lagache, elle prend à ce moment la configuration qu’on lui connaît encore, avec l’aménagement de deux chaussées séparées par un terre-plein central. Elle commence désormais rue de Lannoy pour rejoindre l’avenue de Verdun, et les arbres ont fait leur réapparition, au milieu de l’avenue, pour donner de l’ombre aux voitures…